Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 11:36

 

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Dans la vie, plein de choses se ressemblent sans en avoir l’air. C’est juste la façon de regarder qui compte. Regarder vraiment, c’est voir, mais c’est aussi étudier, deviner, imaginer… Et comparer ; quand on compare, on finit presque toujours par mieux comprendre. Les gens, par exemple, me font souvent penser à des fleurs. Certaines sont belles et d’autres moins, parfois elles sentent bon et parfois non. Des petites et de plus grandes, des qui cachent leur jeu très longtemps avant de s’épanouir ; beaucoup ont soif, alors que d’autres pourrissent d’être trop arrosées… Et puis il y a des fleurs petites et mignonnes qui en plus fleurent bon, comme des brins de muguet ; j’ai déjà rencontré des filles comme ça… Pas beaucoup c’est vrai, faut les chercher, comme pour le muguet : on doit parfois crapahuter longtemps dans les ronces avant de tomber dessus, mais elles existent. Ma Gisèle, c’en était un joli, de brin de muguet...

 

Mais c’est pas tous les jours fête. Beaucoup de fleurs sont juste belles, et puent dès qu’on s’approche d’elles. Moi, ce matin, ben c’est exactement l’impression que j’ai… Me voilà comme planté en pleine nature, à promener une gerbe de marguerites endimanchées comme pas deux, parmi ces allées craquantes que j’ai ratissées tant de fois. Les marguerites, de sacrées drôles de garces ! C’est mignon tout plein, avec tellement de charme et de simplicité que c’en est presque émouvant… Mais qu’est-ce que ça fouette ! C’est pour ça que la ribambelle de cravateux et de brushings impeccables qui m’accompagnent, ils me font le même effet, à se dandiner mollement autour des tombes, à courber un peu la corolle pour essayer de lire combien de temps les gens ont vécu, à débiter des conneries fétides, du genre qui vaudrait des claques sur la tronche de bien des gosses s’ils osaient dire ça dans un cimetière… Mais eux ils s’en tapent, leur mère ne viendra pas les emmerder ici, ce sont de grandes personnes, de ceux qui ont réussi et qui aiment bien le montrer – y a qu’à voir la tronche du parking devant l’entrée, on se croirait au salon de l’automobile ! …

 

Voilà des adultes bien propres sur eux, avec des responsabilités et un certain statut social comme on dit ; mais ça les empêche pas de se comporter pire que des morveux, comme la petite blonde avec son tailleur, ses joues roses et ses grosses cuisses, qui me demande combien d’emplacements libres il reste, et juste après me dit de lui copier fissa la liste des tombes qui ne sont plus visitées ! Comme si le fait que je sois juste le gardien du cimetière m’empêchait de comprendre ce qu’elle a derrière la tête… Alors moi, à la petite truie, je lui ai juste répondu que toutes les tombes elles étaient visités, chaque jour que Dieu fait, et qu’il est pas question d’essayer d’en enlever sous prétexte que les gens n’apportent plus de gerbes dessus… Les gens qui viennent pas, ça veut pas dire qu’ils pensent jamais à leurs morts, ça veut pas dire qu’ils ne les aiment plus… Et puis de toutes façons je vous répète, toutes les tombes sont visitées, c’est pas la peine d’y revenir !… Je lui ai même pas menti à la petite conseillère, vu que moi j’y vais tous les jours sur les tombes. Un coup d’œil, une pensée pour chacune… Y en a cent soixante-dix sept, je les connais toutes. Et il reste treize places de libres, un peu plus s’ils abattent la rangée de thuyas au fond, près du mur…

 

Et puis y a l’autre grand benêt du conseil général aussi. On dirait que chez ce gars-là, même les os sont mous. Quand il me serre la main, c’est comme si je pressais une éponge. Un sacré client. Le type, après n’avoir même pas fait mine de s’intéresser à ce que je disais quand Monsieur le Maire m’a demandé de nous présenter, le cimetière et moi, est venu me voir avec l’air d’un drôle qui vient de trouver la planque des cadeaux de Noël… Quelques minutes plus tôt, il causait encore CAC 40 et Sicav avec un secrétaire de Préfecture :

 

«    Entre nous, Monsieur euh…

-           Landrin ! René Landrin.

-           Oui… c’est ça. Monsieur Landrin. Entre nous, l’idée de mettre un veilleur de nuit en plus, vous en pensez-quoi, vous qui vivez pour ainsi dire ici depuis quarante ans ?

-           Ben je sais pas moi… C’est vous qui êtes censés savoir, avec vos collègues là, que je lui dis en montrant les autres du menton… Sinon je serais pas juste gardien du cimetière, si j’avais un avis sur tout…

-           Hé hé évidemment, qu’il me dit en se forçant… Mais tout de même, vous pensez que le vigile supplémentaire pourra vraiment contrôler les allées et venues ? Voir si des casseurs essayent de pénétrer ou non ?

-           Oh, je crois oui… Il sera payé pour ça.

-           Oui, bien-sûr, qu’il me sort, les sourcils froncés… Mais vous, par exemple : ce n’est pas parce que vous êtes là que vous voyez tout ! Surtout depuis tant d’années, les tombes vous devez les voir sans les regarder… Comme un décor. Et puis franchement, sans vouloir remettre en cause votre travail, il ne se passe généralement rien dans un cimetière ! Et pour vous, ce doit être difficile de rester vigilant…

-          Si vous le dites Monsieur, c’est sûrement que ça vaut le coup d’être entendu… »

 

C’est marrant comme ce genre de type utilise souvent des mots comme « franchement », « entre nous », « honnêtement », alors que c’est justement là qu’ils brillent par leur absence… Je me suis éloigné du faux-cul pour aller remettre un pot de fleur en place. Il était tombé, la terre cuite s’est même un peu fissurée, mais ça tiendra. Ils sont tous passés à côté mais personne n’a pensé à le faire… Ça m’a permis de laisser en plan l’autre boursicoteur, ses idées  préconçues et ses déductions de salon de thé… Il ne se passe rien dans un cimetière, quelle connerie ! Il est venu combien de fois, prendre le temps de s’asseoir et de regarder vraiment, avant d’avoir pondu cette perle ? Moi je lui ai rien dit, mais en quarante-deux ans, j’en ai vues des vertes et des pas mûres ici… J’ai vu des gens pleurer bien-sûr mais aussi rigoler, se réconcilier, s’embrasser. J’ai vu des orages, terribles, qui vous mouillent de l’intérieur, même à l’abri. Des hivers à pierre fendre où justement, la nuit on entend les vieilles dalles craquer… Comme des ancêtres bouffés d’arthrose. Ça fout la trouille au début, les tombes qui éclatent. Et puis des oiseaux qui paradent, des fourmis qui patrouillent. Des gens qui s’excusent, qui promettent ou même qui engueulent leurs morts… J’ai même vu un jeune couple faire l’amour un soir de l’été soixante-huit ; ils croyaient être peinards à l’abri du vieil if, sauf que moi j’étais obligé d’arroser sacrément tard tellement ça tapait dans la journée… Ils étaient beaux les gamins, ils m’ont un peu fait rire aussi à se tortiller comme des vers de terre qu’on aurait coupés en deux… Je les ai laissés finir leurs petites affaires tranquilles, et après j’étais pressé d’aller me coucher moi aussi, parce qu’à cette époque-là Gisèle était encore en vie, sacrément vivante même !…

 

Il s’en est passé des histoires ici, mais je ne lui dirai rien à ce salaud, pas plus qu’aux autres qui plastronnent après les travaux de réparation comme s’il y avait de quoi être fiers… C’est quand même des gamins de chez nous, les gosses de ceux qui les ont élus, qui sont venus profaner les tombes des juifs ! Y a pas de quoi être fiers d’avoir remis les dalles en place et replanté des massifs, vu que c’est un peu notre faute à tous si nos enfants ils font des horreurs comme ça…

 

«    … évidemment, cette réhabilitation modèle s’accompagnera d’une surveillance accrue du site, de la part des forces de l’ordre, et l’embauche d’un gardien de nuit est actuellement à l’étude au conseil municipal… »

 

Il fait le beau, monsieur le Maire, devant les caméras. Pour une fois que la télé nationale se déplace, il a mis les petits plats dans les grands : nouveau costume, nœud papillon, ventre rentré… On passe devant la boîte pour le ciel, personne ne la remarque. Tant mieux.

 

«    … et bien-entendu – j’allais l’oublier – Monsieur Landrin, notre gardien depuis… Combien de temps déjà, Monsieur Landrin ?

-          Quarante-trois ans, Monsieur le Maire.

-          Oui c’est ça ! Quarante-trois ans… Rendez-vous compte. Enorme ! qu’il leur sort dans un sourire qui voudrait être le plus beau… Monsieur Landrin est en quelque sorte l’âme de ce site voué au calme et au recueillement, et c’est d’ailleurs pour cela que, suite à un vote unanime du conseil… »

 

Qu’est-ce qu’il va nous sortir comme lapin ? Qu’est-ce qu’il a bien pu trouver pour me brosser dans le sens du poil – il sait bien que tout le monde me connaît ici – et se faire mousser ?…

 

«    La médaille de la ville ! A titre exceptionnel, et au nom de votre fidélité, de votre professionnalisme, et du service inestimable que vous rendez à la collectivité depuis bientôt un demi-siècle Monsieur Landrin…

-          Oh … »

 

Il me file la breloque, et me regarde de ce sourire figé, ces pattes d’oie crispées qui veulent dire « ben alors dis quelque chose vieille carne ! »… Service inestimable, tu parles ! Il est pas là pour voir si je travaille bien ou non… Personne n’est là d’ailleurs, et ça me va bien comme ça. Pas besoin de récompense. Son bras reste un instant tendu vers moi, pour m’inciter à enchaîner, comme un de ces numéros de cabaret qu’on allait voir dans le temps avec Gisèle… Je lui dis quoi ? Que je m’en contrefous de sa décoration ? Que j’ai jamais aimé ce genre d’honneur et que si je continue à bosser, à soixante balais largement passés, c’est ni pour l’argent ni pour la gloire ?… Ils se sont tous rassemblés autour de moi. On dirait plus vraiment des marguerites, mais des orties.

 

«    Je… euh… C’est un honneur qui me va droit au cœur, Monsieur le Maire… »

 

Il continue à faire prendre le soleil à son bridge, mais j’ai plus rien à dire ! La caméra me regarde aussi, j’ai le gros micro en poils juste sous le nez… Faut dire un truc, encore.

 

«     … et j’espère être encore fidèle à votre confiance le plus longtemps possible ! »

 

Applaudissements d’usage. Ils ont eu le minimum acceptable, on dirait. Certains se sont marrés après que j’aie parlé, sûr qu’ils me voient bientôt dans la tombe… Bande d’imbéciles.  La caméra s’éloigne, et s’éteint même. Les gars de la télé restent un peu à parler avec le maire, les gens du conseil général et quelques autres… Moi je m’éloigne un petit peu, regardant le cimetière rénové comme on voit son pays renaître de ses cendres après la guerre… J’ai toujours aimé cet endroit, pas d’une façon perverse ça non, mais simplement parce qu’ici on s’entend respirer, rien ne presse jamais ;  et ici la solitude a quelque chose de plus qu’ailleurs. Je me suis souvent demandé si c’est pas le fait d’être entouré de morts qui fait qu’on se sent plus vivant ; enfin moi, au moins.

 

«    Monsieur Landrin…

-          Quoi encore ? »

 

La petite jeunette doit mouiller son jupon tellement elle semble intimidée. Je ne l’avais pas remarquée au milieu des marguerites, cette jolie petite pâquerette. Peut-être a-t-elle poussé plus tard. C’est une journaliste aussi ; elle pige dans un petit journal gratuit, qui s’intéresse à tous ces petits événements qui touchent les gens du coin parce qu’un lieu va leur causer, parce qu’un nom va leur faire dire « oh tiens c’est M’sieur Machin qu’a son portrait dans l’journal ! »… Le genre de gentil petit torchon qui peut cacher sa médiocrité derrière les atours de la proximité.

Elle est mignonne comme tout la gamine. Des petites taches de rousseur, juste le bon nombre. Elle s’intéresse à l’histoire des tombes profanées, puis à la restauration… Y a quelque chose dans son regard qui me demande d’être gentil, c’est con hein, mais moi je sais jamais refuser grand-chose dans ces cas-là.

 

«    J’aimerais bien aborder l’affaire sous un angle novateur, vous comprenez, qu’elle me dit comme si j’avais du mal à deviner qu’elle aimerait bien se faire remarquer pour un jour faire carrière ailleurs que dans ce canard…

-          Ben c’est pas évident, ma petite dame… J’ai déjà dit à Monsieur le Maire que…

-          Non ! Je ne veux pas de ça justement ! qu’elle me sort dans un sourire définitivement désarmant… Ce que j’aimerais, c’est que vous me racontiez une histoire, une anecdote, une chose qui vous a touché ou ému…

-          Oooh !… ça… »

 

Jamais j’aurais cru qu’on oserait me poser ce genre de question, qu’on s’intéresserait vraiment. Pas moyen de m’empêcher de regarder la boîte, à quelques mètres de nous. Elle a vu que je cogitais, son sourire s’est un peu éteint, comme si elle avait eu peur de me blesser. Alors à mon tour je lui ai fait une grimace, puis j’ai pris sa main, plus douce que celle d’un nourrisson. Et je l’ai emmenée voir mon secret.

 

« C’est une espèce de boîtes à lettres, fixée au bout d’un piquet d’acacia planté en terre. Dessus y a écrit « Maman et Papa, nuage n°1000, le Ciel », que je lui sors en marchant… Je me souviendrai toujours de la première fois que je l’ai vue, cette boîte. Ça se passait voilà vingt ans, trois jours après l’enterrement des parents ; c’est une petite fille toute brune et frisée qui l’a amenée ici. Huit ou neuf ans, à tout casser. C’était pas facile de l’installer, elle voulait faire ça bien mais à huit ans on n’a souvent que des rêves… Je l’ai aidée, j’ai fait un trou dans la glaise, et puis on a calé le piquet avec de gros cailloux avant de reboucher proprement, pour que ça tienne toujours… Elle ne restait jamais longtemps, elle ne leur disait rien, essayait de ne pas pleurer, ça se voyait à sa façon de froncer le menton… Bien vite, son petit frère se mit à l’accompagner quand elle rendait visite à ses pauvres vieux… Ils se ressemblaient tellement que c’était pas possible qu’ils soient pas frangins ces deux-là ! Le petit gars devait avoir dans les sept ans. Il la saoulait à lui poser mille questions en la suivant, je le voyais faire de loin… Je crois qu’elle devait un peu le forcer à venir, au début au moins. Parfois, le mouflet arrachait en douce deux ou trois têtes de chrysanthème et venait les planter dans le bac plein de sable et de vide qui ornait la tombe de ses parents… A part eux, personne ne venait jamais. Moi je ne disais rien, je trouvais ça mignon, et puis ça m’arrivait même des fois, de prendre un ou deux bouquets qui étouffaient sur des tombes très garnies, pour aller les coller chez des morts moins neufs, de ceux dont on a tendance à croire qu’ils ne valent plus la peine d’acheter des fleurs. Je m’occupais un peu l’esprit comme ça ; à la même époque, ma Gisèle venait de tomber malade.

 

La boîte pour le ciel, les gosses avaient dû la faire eux-mêmes. C’était une petite caisse en bois de palette, rectangulaire, grossièrement clouée à un tuteur à tomates. Une fente sur le devant, qu’avait l’air d’avoir été percée au couteau tellement elle était charcutée, et c’est tout. Une boîte qui ne s’ouvre pas.

 

Ils venaient souvent, trois ou quatre fois par semaine, les gosses. A chaque fois, pour ce que j’en ai vu, ils postaient une lettre à leurs parents. Ils sont venus avec de la peinture aussi, une fois, et ils ont décoré l’objet de leur tendresse… C’était à la fois mignon et déprimant, de les voir mettre leur cœur dans des barbouillages à la gouache qu’allaient se barrer en art abstrait au premier orage venu… Alors ils ont recommencé, puis ont mis du vernis. Leurs dessins ont fini par tenir, moi je venais à chaque fois après leur départ jeter un œil, voir cette petite caisse de bois plantée comme un point au dessus d’un gouffre de chagrin… De nouveaux dessins, de nouvelles lettres enfoncées dans la fissure. J’en pleurais même des fois, de voir ces gosses s’acharner à faire des signes en sachant sûrement au fond d’eux qu’on ne leur rendrait pas…

Elle m’a appris beaucoup, cette boîte à lettres. J’y voyais sûrement plus de choses qu’il n’y en avait vraiment, mais faut croire que j’avais besoin de me raccrocher à quelque chose, vu que mon avenir foutait le camp de dessous mes pieds… Ma Gisèle était déjà à moitié dévorée par son crabe, et je la voyais chaque jour un peu plus m’échapper. Son regard creusé, charbonneux, avec ces pupilles bizarres qu’ont tous les malades en fin de rouleau ; ses yeux me disaient tous les matins qu’ils étaient bien contents de me croiser encore, parce que ça ne durerait pas… Sur la fin, je lui ai causé des deux gamins, de leurs parents morts qui n’avaient sûrement jamais eu autant de courrier de leur vivant, de ce rêve impossible qu’on a parfois quand on perd tout ce qui compte. Je lui ai parlé d’eux comme je lui aurais parlé de moi, de nous deux. Et je sais bien qu’elle a compris, même si elle n’a jamais osé me le dire.

 

Les mois ont passé, les années se sont éteintes une à une après Elle… Les deux enfants venaient de moins en moins souvent. Ils grandissaient, ils avaient appris à vivre avec, ou plutôt sans… Ils n’écrivaient plus, ou presque. La boîte s’écaillait, se gondolait, mais tenait le coup. Elle ne dégueulait plus de courriers moisis, parce que dans ma solitude j’avais fini par craquer. Avec un fil et un chewing-gum c’était pas bien compliqué d’aller à la pêche à l’amour. J’ai lu des centaines de lettres, au bas mot ! Toutes formidables. Des sortes de rapports de journée, on a mangé ceci, machin m’a dit cela… Des poèmes de fête de mères, des lettres au père Noël (« ils doivent bien se croiser parfois, tous ceux qui vont là-haut » qu’il disait le petiot !), des peines de cœur, des lettres d’amour, de joie, de souffrance… Tout était beau, tout méritait d’être lu, à défaut de pouvoir être dit... Alors moi, même si j’avais pas le droit en vérité, je suis plutôt fier d’avoir osé lire leur correspondance avec le ciel… A travers moi, j’avais à chaque fois l’impression que leur rêve se réalisait un petit peu, comme si les deux parents partis trop tôt se posaient derrière mon épaule quand je décryptais les écritures raturées, quand j’admirais leurs dessins. Je crois que même Gisèle lisait avec nous. Et quand je pleurais, c’étaient nos larmes qui coulaient. J’étais comme un messager… Et quand j’avais fini mon boulot, je remettais les lettres dans la boîte, enfin tout ce qui voulait bien y entrer… C’était pas… Allons ma petite dame, faut pas vous mettre dans des états pareils ! C’est une jolie histoire que je vous raconte-là, faut pas laisser pleurer de si beaux yeux… »

 

J’aurais pu m’en douter, qu’elle serait chamboulée. C’est drôle comme on ressent vite les choses, parfois. J’ai tout de suite su qu’elle méritait bien plus que tous les autres. Une brave gamine. Une jolie fleur.

 

«    Et… Vous les avez revus, ces enfants ? qu’elle articule à grand peine, évitant de regarder la boîte…

-          Oh ça oui… J’y viens ! Parce que… Oh, tenez, il est pas bien plié, mais je m’en suis pas encore servi. Il est d’hier…

-          Merci… qu’elle répond à mon mouchoir. Continuez, s’il vous plaît, je vais tâcher de mieux me tenir ! »

 

On n’est plus que tous les deux dans le cimetière. Un petit soleil de début avril commence à nous réchauffer, nous et les plaques de granite. C’est le printemps qu’on n’espérait plus, tellement on en a bavé cette année… Elle me regarde avec des yeux qui me font penser qu’elle s’en fout de la météo, alors je reprends :

 

«      Vous savez, les jeunes quand ça grandit, après y a les études, les amours, le travail, alors j’imagine bien que c’est pas facile de se libérer pour venir voir ses morts… Mais ils venaient quand même, à tour de rôle, à chaque fois. Au début j’avais pas compris, et il a fallu qu’un jour ils se pointent – par hasard visiblement – en même temps pour que je pige qu’ils étaient fâchés ! Croyez-bien que c’était un sacré coup de pas-de-bol pour qu’ils viennent au même moment, vu que je les voyais simplement deux ou trois fois chacun dans l’année !… Vous auriez vu ça : ils se sont dit bonjour, vite fait, ont commencé à causer et pis d’un coup c’est parti ! ils se sont engueulés comme j’ai rarement vu, comme deux étrangers qu’auraient trop peur l’un de l’autre… Moi j’ai vu tout ça de loin – j’étais occupé à rafistoler le joint du robinet là-bas -  et j’ai rien compris à ce qui s’envoyaient, j’ai jamais su pourquoi ils se faisaient la guerre comme ça… C’était y a deux ans je crois, pas plus.

 

-          Et après ?…

-          Ben après, j’ai plus eu de leurs nouvelles, ou presque. Faut dire qu’avec le raffut qu’ils avaient fait, surtout dans un endroit pareil, ils devaient avoir honte de revenir !… Et c’est là que les nouveaux nazis y sont venus foutre le bordel… Moi je dormais, tu parles, et c’est aussi bien comme ça : ils m’auraient mis une raclée et c’est tout ce à quoi j’aurais eu droit, si j’avais ouvert mon clairon !… Ils ont saccagé des dizaines de pierres tombales, comme vous savez. Et même la boîte, ils l’avaient fichue par terre. C’est peut-être bien ça qui m’a le plus touché, sur le coup, même si c’est bête de dire ça… Disons que j’ai eu un peu l’impression qu’ils s’en étaient pris aux gosses. Des petits juifs, j’avais jamais fait le rapprochement avec les noms. C’est marrant ça, mais faut me croire : je vois des tombes à longueur de journée et je fais pas gaffe aux noms !… Mais je m’embrouille là, ça vous intéresse pas…

-          Si, c’est très bien ! C’est formidable…

-          Bah faut rien exagérer, vous êtes bien gentille, ou alors vous êtes vraiment bien élevée, vous ! Enfin vous m’avez demandé une histoire qui compte vraiment pour moi, vous l’avez, ou presque : parce que c’est un peu grâce aux nazillons que j’ai fini par prendre les choses en main… La boîte elle était devenue minable, pourrie par les intempéries, et en tombant elle s’était complètement ouverte. J’imagine qu’ils ont dû bien l’aider à s’éclater, les ordures… Mais moi, en voyant ça…

-          Vous l’avez réparée…

-          Ouais ! Enfin mieux que ça, je l’ai refaite. Même le piquet il était plus bon, alors j’ai tout changé. Mais j’ai repris les mêmes choses hein : du bois de palette, un bout d’acacia… Et j’ai refait une boîte, avec la même chose peinte dessus. La même adresse. Et tous les jours depuis, ben j’attendais qu’ils reviennent.

-          Les nazis ?!!

-          Non ! Non… Les deux gosses… Les fâchés. J’avais la trouille, vous pouvez pas savoir ! Parce qu’en plus, dans mon envie de bien faire, j’étais allé plus loin… Je leur avais écrit une lettre qui disait comme quoi les petits cons avaient tout cassé, que le gardien avait réparé de son mieux, et puis aussi qu’il fallait pas s’engueuler comme ça devant ses parents. Que ça leur faisait de la peine…

-          Tenez… qu’elle me dit en me retendant le mouchoir, avant que j’arrive à reprendre.

-          Merci… Moi j’ai jamais eu de frère ou de sœur, mais j’crois bien que c’est encore pire que si j’en avais perdu un… Enfin… Je leur ai écrit ça, comme leurs pauvres parents auraient peut-être pu le faire. J’ai pas signé. J’ai même fait un peu comme si c’étaient vraiment eux qui avaient écrit… Je savais bien que les enfants n’y croiraient pas, mais…

-          … ça vous faisait plaisir.

-          Oui… Mais sur le coup j’ai pas réfléchi, c’est après que j’ai compris que c’était une connerie, que j’avais pas le droit. Et j’osais même pas retoucher à la boîte, de peur qu’ils arrivent juste au mauvais moment ! Alors pour me rattraper, tous les jours j’ai mis des fleurs dans la boîte, de pleins bouquets pour farcir la fente, qu’ils voient pas la lettre dedans… C’était con, parce qu’en plus j’avais prévu une petite porte à la boîte, en la refaisant… Alors vous pensez bien que quand je les ai vus se pointer avec les flics, comme toutes les familles touchées par les vandales, mon sang s’est mis à bouillir ! J’ai même pas osé regarder, après que qu’ils aient repéré la boîte…

-          Et vous ne savez pas leur réaction alors ?…

-          Si, je la connais. Ils m’ont répondu, dans la boîte, une vraie lettre pour moi… Des remerciements. Ils m’ont même dit qu’ils étaient heureux que quelqu’un ait lu leurs lettres en vrai… Et depuis, ils reviennent plus souvent, et parfois même ensemble… C’est ma plus belle fierté. Et Gisèle, je sais bien qu’elle aurait aimé ça. Voilà à quoi elle ressemble ma plus belle histoire ma petite dame, celle qui me fait dire que parfois c’est bien d’oser, c’est bien de croire que les choses sont possibles… C’est comme ça que j’ai eu ma dernière poussée de croissance, à plus de soixante balais et quelques. La seule qui aura finalement compté. Grâce à cette foutue boîte et à leur rêve, qui m’ont sorti de mon chagrin ; et au ciel aussi, sûrement.

Par calouet - Publié dans : nouvelles - Communauté : LA VITRINE DU LIBRAIRE
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Mardi 6 décembre 2011 2 06 /12 /Déc /2011 18:20


La vieille Storozinsky a disparu... Qui s'en plaindra ? Elle emportera ses secrets avec elle, celle que
les gosses surnommaient la sorcière. À moins que...

 

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La baraque avait un drôle d’air, adossée ainsi au talus de la nationale, comme un ivrogne à son
réverbère. Depuis les volets clos, vermoulus et cernés de ronces, jusqu’à cette toiture, vague
épiderme écailleux épousant de trop près la carcasse du colosse… À l’évidence, depuis des lustres,
l’antique ferme des Storozinsky n’abritait plus d’autres battements de coeur que ceux des rats...
Pourtant, les voisins et même certains de mes collègues étaient formels : ça ne faisait guère plus
d’une semaine qu’on n’avait pas revu la tignasse clairsemée de la vieille s’affairer près du puits. Elle
était sans doute la dernière à boire de cette eau, dans le coin. Les usines, les champs de maïs et
des milliards de véhicules étaient passés par-là, du moins juste à côté, juste au-dessus… Comme
lorsqu’elle avait dix ans, en Pologne, la vioque continuait à puiser chaque jour dans son puits de quoi
s’abreuver, se laver, comme si ce temps qui avait fini par faire d’elle une harpie malingre et voûtée
n’avait jamais eu la moindre prise sur son esprit et ses habitudes. Mais à en juger par l’odeur
répugnante qui régnait autour de nous, elle avait bel et bien passé l’arme à gauche, la vieille sorcière
- c’est ainsi que l’appelaient les gamins du coin.


- Alors, ça donne quoi ?
- Toujours rien, chef, me répondit ce grand dadais de Castinel, en se penchant par-dessus la
margelle par pure convenance…
- Gaffe à pas trop te fatiguer hein… Je voudrais pas avoir à te signer des vacances trop tôt.


Le puits. J’y avais pensé de suite, évidemment. À la seconde même où mes hommes étaient venus
m’annoncer la nouvelle, j’avais déjà tout en tête ; une scène d’une banalité assommante, comme la
plupart des morts de petits vieux : la misère de quatre-vingt-dix balais se pointe au bord du gouffre
pour en remonter quinze ou vingt kilos de liquide suspendus au bout d’une corde. Forcément, ça
peut faire du dégât… Elle trébuche sur un pavé mal imbriqué, ou s’appuie sur la margelle couverte
de mousse, glisse, et se retrouve ni une ni deux dans la peau suintante de l’étron chutant au fond
d’une cuvette !… Elle heurte une ou deux fois les parois, se fracasse en bas dans un bruit mat d’os
broyés étouffé par la vase du cloaque. Un fait divers comme tous les autres, j’étais persuadé qu’on la
retrouverait au fond de son trou, peut-être plus par confort intellectuel que par réel bon sens. Pire,
j’avais même rêvé d’elle la nuit précédente, la robe sombre un peu déchirée, à plat ventre sur le
fond, une de ses jambes faisant un angle bizarre avec le reste de son corps sans vie…


Mais quand Montero - un stagiaire capable de faire bien mieux que le café - était remonté, le visage
couvert de merde, je compris vite dans ses yeux ahuris que je m’étais planté en beauté. Castinel
émit un drôle de bruit de gorge, comme s’il allait gerber à la simple vue de son pauvre équipier…
Dès lors, la visite de la bâtisse prenait un tour particulier, et c’est avec une appréhension de débutant
que j’entendis craquer les lattes pourries de la porte sous la pression d’un pied-de-biche.
Du gibier. Comme du gibier faisandé, oui, c’est exactement cette odeur qui m’assaillit en pénétrant
dans l’enceinte. Mon regard balaya avec tout le professionnalisme possible le sol de l’unique pièce à
vivre, y cherchant le désormais probable cadavre de Mareva Storozinsky… Comme chaque fois où
j’ai eu à traiter ce type de cas, j’étais tiraillé entre l’envie d’en finir au plus vite et la crainte de poser
pour la première fois mes yeux sur le macchabée… Comme chaque fois, j’avais un peu trop chaud
alors que, comme chaque fois, quelque chose de glacial m’irradiait en dedans. Comme chaque
fois…


Elle était bien là, morte et puante déjà, mais trouva, dans cette ultime apparition, le moyen de nous
surprendre. Et de me flanquer la trouille. Son dos, que parcourait une de ces grosses araignées
ménagères qui apparaissent à la pénombre, incroyablement décharné, ployait sous le poids de sa
tête ; l’ensemble de son corps rachitique tenant encore d’aplomb sur une chaise. Ses jambes,
nerveusement repliées sous la paille, ses bras croisés et plaqués contre son ventre, tout semblait
indiquer qu’elle avait souffert, mais pas lutté. Comme si elle avait simplement attendu que l’on vienne
la chercher…


Sur la table cirée, devant sa silhouette vaguement foetale, reposait un livre. Sans doute avait-il lui
aussi largement fait son temps, à en juger par sa reliure pompeuse – du simili cuir orné de dorures
tape-à-l’oeil – et surtout son état pitoyable… La tranche jaunie était largement gâtée d’écornures,
souillée de taches de moisi. Ce bouquin devait être vraiment remarquable pour qu’elle ait encore
envie de l’avoir en main, si près de la fin… Mais je ne pris finalement pas la peine de m’y attarder.
L’odeur douceâtre et forcément répugnante du cadavre m’oppressait en continu, mais sans parvenir
à atténuer la curiosité plus ou moins saine qui me titillait à l’idée de découvrir le restant de l’antre de
la vieille. Encore quelque chose d’immuable chez moi : une fois le plus dur passé, je ne suis jamais
pressé de repartir…


Après tout, beaucoup auraient voulu en faire de même. Mareva Storozinsky, femme mystérieuse et
inquiétante, était devenue au fil des ans une légende locale. Une de ces bêtes inquiétantes qui
hantent la mémoire collective, que chacun dit connaître, mais que personne ne voit jamais vraiment.
Ça n’avait pas toujours été le cas, à croire d’autres racontars plus anciens encore… Elle avait perdu
les deux hommes de sa vie à la Guerre. Son mari d’abord - elle avait à peine vingt ans, enceinte
jusqu’aux yeux, qu’elle avait jolis paraît-il - dont la tête avait malencontreusement embrassé la
trajectoire d’un obus du côté de Charleville, en 1917… Un drame atroce pour une gamine à peine
débarquée sur le sol français… Et puis bien sûr son gars, Adrien, fils unique et adoré, fait prisonnier
en aller simple par les boches, alors qu’il tentait de rejoindre le maquis solognot en 40. Un coup fatal,
certainement, que la perte de ce grand gamin, qu’elle chérissait plus que tout, aux dires des
anciens…


Dans un pays n’ayant jamais vraiment su comment accueillir les étrangers, et surtout dans un climat
de suspicion épouvantable, elle s’était donc retrouvée seule, et avait fini par se couper complètement
de la vie locale. Et la vie locale de l’époque, inutile de préciser qu’elle se passait plutôt bien de la
compagnie de la « putain polonaise », comme la surnommaient les jalouses du coin, ayant pour la
plupart eu la chance de naître sur place, et la déveine d’être moins attirantes que Mareva…


Elle se retrouva ainsi plongée dans la plus opaque des solitudes, celle qui assombrit le coeur et les
yeux… La guerre terminée, pourtant, on raconte que de nombreux gars en mal de tendresse, des
gueules cassées, surtout, vinrent chercher dans les bras et entre les cuisses de Mareva le réconfort
qu’ils ne trouveraient pas ailleurs à meilleur prix… Les plus vachards disent même que, consciente
du charme dont elle jouissait alors, elle avait de tout temps su être accueillante, et que l’arrivée
d’Adrien en était déjà la preuve la plus évidente… Mais après tout, comment la blâmer ? Elle était
seule, encore jolie, dans le besoin, discrète… L’amante idéale, pour peu qu’elle ne tombe pas
amoureuse, est certainement dotée de ces deux attributs : seule et discrète.


Et j’étais seul, moi aussi. Montero et Castinel, qui m’accompagnaient jusqu’alors, n’avaient pas le
coeur aussi bien accroché sans doute, et je les aperçus bien vite occupés à griller un clope dehors et
à l’abri des regards, par l’entremise fêlée de l’unique fenêtre du séjour. Le soleil entrait dans la pièce
à regret, éclairant la table et la carcasse de Mareva d’un halo jaunâtre. Le reste de l’habitation
sombrait rapidement dans une pénombre déprimante. Comme beaucoup, elle avait dû, en
vieillissant, réduire au strict minimum son espace d’activité. La table, la chaise, l’allée, le puits, le lit…
Je ne voyais pas de chiottes. L’allée, peut-être, un coin du jardin… Pas de traces de vivres, ni de
frigo. Je savais qu’on lui déposait tous les midis un repas devant sa porte – je m’étais rencardé
auprès de l’association locale de service à domicile – mais j’ignorais qu’il s’agissait là de son unique
repas journalier. Oui, la vie se rétrécit vraiment, avec le temps.


La suite de la visite prit presque des airs routiniers : deux chambres obscures impeccablement
rangées mais empestant le moisi, un couloir aux parois visqueuses, une malle pleine de vêtements
masculins d’un autre âge – Adrien, ou son père officiel - et c’est à peu près tout… J’allais repartir
taper un rapport d’une banalité extrême et prévenir les services d’hygiène, lorsqu’un bruit étrange
attira mon attention. Un rat sans doute, dont je ne pus que deviner la course jusque sous le buffet de
chêne, mais qui eut le mérite de me faire poser à nouveau les yeux sur le bouquin, face à la vieille.
Je me suis avancé, ai pris l’ouvrage en main. L’odeur m’indisposait un peu moins ; on s’habitue à
tout.


Il s’agissait d’un recueil de poésies apparemment sans intérêt, Les étoiles du crépuscule ou un truc
dans le genre… Je me souviens que le titre m’avait fait penser que cela allait bien avec le lecteur
moribond qui l’avait parcouru en dernier. Mais l’important n’était pas sur la couverture.


- Oh chef !… Y a du monde devant le portail… me souffla Castinel, depuis l’embrasure de la porte
d’entrée, paniqué à la simple idée de devoir peut-être se sortir les doigts... On fait quoi ?
- C’est pas « on », Castinel… c’est toi tout seul. Prends tes responsabilités, merde ! Moi, je reste
encore un peu, j’ai presque terminé.
- Et… on fait quoi avec les curieux ?
- Vous les virez. Et après, quand je serai prêt, on partira. Capice ?
Castinel, après plus de dix ans de maison, avait toujours la jugeote de l’escogriffe monté trop vite en
graine qu’il était en arrivant. On peut laisser du gros qui tache en cave tant qu’on voudra, ça ne fera
jamais un bon vin.
- Chef !…
- Ouais.
- C’est Montero… Il est malade.
- Putain, vous les enchaînez, les gars ! Quelle heure il est ?
- Cinq heures moins dix, chef.
- Ok, dans ce cas, vous vous tirez avec la bagnole, moi je reste finir le boulot. Je rentrerai à pied ! Il
n’est pas si loin, le commissariat…
- D’accord, chef, à plus ! me dit-il d’une voix qui aurait sans doute voulu masquer son allégresse.
- Hé ! Castinel !
Sa tronche réapparut de derrière le mur, une lueur d’inquiétude dans les yeux.
- Pas question que le petiot dégueule dans ma caisse, d’accord ? Tu roules tout doux, et tu t’arrêtes
s’il n’ose plus te parler… Et pas la peine de lui raconter tes souvenirs de boulot les plus crades, il a
suffisamment morflé pour aujourd’hui…


La couverture du livre craqua un petit peu quand je l’ouvris. C’était peut-être du vrai cuir… Et un faux
recueil de poésies. Sur les pages parcheminées de ce qui avait dû être un répertoire à bluettes
adolescentes, quelqu’un avait écrit, d’une main visiblement peu assurée. L’écriture, tordue et
stressée, me faisait penser à la mienne quand, tout gamin, je m’évertuais à bien former les lettres
sous l’oeil castrateur de cette vieille carne d’institutrice qui nous tirait les petits cheveux de la nuque
pour nous apprendre le sens du mot « application »…


Pourtant, les mots que l’on avait juxtaposés à ceux des poèmes compilés dans l’ouvrage n’étaient
pas ceux d’un gosse. C’étaient des déclarations, des confidences, des enflammades… Des mots
d’amour un peu maladroits la plupart du temps, mais touchants de sincérité. De ces petits trucs cons
que l’on a parfois envie d’écrire quand on commence à s’éprendre de quelqu’un, et que l’on a
l’impression qu’on n’aura jamais assez de temps et de place dans le coeur pour tout garder… Alors
on commet ce genre de conneries, on essaie d’écrire ce que l’on est incapable de dire, ni même
d’analyser.


Il y en avait des tonnes, sur chaque page du bouquin, on avait noirci les interlignes et les marges
d’une prose pompeuse et romantique. Et moi, malgré l’intérêt très limité que je portais à ce genre de
choses, malgré la gêne grandissante que j’éprouvais à m’immiscer ainsi dans les recoins les plus
intimes du passé de la vieille Storozinsky, je tournais les pages. Je lisais en diagonale chacune
d’entre elles, me demandant qui avait bien pu écrire ça… Si c’était elle ? Je me suis assis, sur une
chaise similaire à celle où se tenait la vieille, évitant soigneusement de croiser du regard sa
silhouette rabougrie. Le bruit du moteur de la voiture de service qui partait ne me sortit guère plus
d’un instant de mes pensées. Une seconde enquête commençait.


Au fil de ma lecture, il apparut clairement que l’auteur de ces lignes (il n’y en avait qu’un, à en juger
par la médiocrité constante du récit) était de sexe masculin. Un des prétendants de Mareva,
pourquoi pas ? Ou même son mari, qui lui aurait écrit depuis les tranchées… Je rouvris le livre à la
page de garde : Éditions de la Belladone, achevé d’imprimer à Paris, 1931… Un prétendant,
certainement.


Le rat fit à nouveau du raffut sous son meuble, et en sortit comme une balle, pour aller s’emparer
d’un vieux croûton de pain rassis tombé au sol. Une sacrée belle bête, absolument répugnante, qui
ne parvint pourtant pas à me tirer durablement de ma curieuse lecture. À mesure que je progressais
dans les pages, l’écriture devenait plus serrée, plus nerveuse. Un peu comme si le gars avait tremblé
en écrivant ça. Je me mis à lire avec plus d’application, à chercher plus sérieusement à déchiffrer les
pattes de mouche…


… comme j’aimerais pouvoir te serrer contre moi. Tu le sais bien, c’est impossible. Les boches
gagnent du terrain chaque jour et réduisent d’autant nos chances de vivre heureux. J’ai peur, Ninon.
Pas la peur d’aller au Front, ça non, mais la peur de ne plus jamais te revoir. La peur de ne plus
sentir l’odeur de ta peau le matin, tes cheveux contre moi…


Évidemment, le gars ne voulait pas aller se battre, et fantasmait comme un dingue sur le corps de la
belle, qu’il n’avait pas revue depuis longtemps. Quand on commence à parler à une fille de sa peau
et de ses cheveux, c’est une façon élégante de dire qu’on espère le reste… Je me prenais au jeu,
comme une ménagère devant un feuilleton à l’eau de rose, avec en plus la jouissance stupide et
malsaine de me dire que tout ça était bien arrivé, un jour, et que j’étais peut-être le seul, à part
Mareva et son amoureux transi, à le savoir…


Au bout de deux pages de décryptage intégral, quelque chose commença à me chiffonner. Un truc
qui clochait. Il y avait de drôles de passages comme « Maman a eu une idée formidable hier, pour ne
pas que j’aille me battre avec les autres », ou encore « Si Maman veut bien, j’essaierai de sortir
demain, ou peut-être plus tard »… Déjà, un gars qui commence à parler de sa mère à tout bout de
champ est à coup sûr mal barré pour jouer les jolis coeurs… Soit, passons. La fille était peut-être
niaise ou mal dégrossie, elle aussi… Mais ce qui m’intriguait encore plus, c’est le fait que type soit
obligé d’avoir le droit de sortir seul de chez lui, alors qu’il était visiblement largement en âge de le
faire… Bizarre, mais en essayant d’imaginer la chose, il me sembla qu’un gusse comme Castinel,
mis dans des conditions semblables d’isolement campagnard et affectif, aurait sûrement été aussi
empoté.


J’essayais de rester pragmatique : dans les années où était paru le bouquin, Mareva avait au moins
trente, trente-cinq ans… Comment une croqueuse d’hommes patentée aurait-elle pu se laisser
séduire par un moineau qui peine tant à sortir du nid ? Comment aurait-elle pu en tomber folle au
point de relire ses mots à l’aube de sa mort ? Non, ça ne collait pas, et la suite que, j’absorbai avec
une avidité grandissante, ne m’aidait guère. À la limite, elle n’amenait que de nouvelles questions :


Mais tu sais, Ninon – drôle de diminutif pour Mareva – je crois qu’au fond, elle t’aime bien. Je suis
vraiment déçu que tu n’aies pas pu la revoir depuis le mois dernier, quand tu es venue à l’improviste.
Elle était de mauvaise humeur, ça lui arrive souvent, mais c’est une bonne mère. Elle veut me faire
plaisir, elle l’a toujours fait…


Tu parles qu’elle l’a toujours fait !… À en croire le récit de ce pauvre gars, sa mère avait surtout veillé
à l’éloigner le plus possible de cette Ninon qu’elle ne pouvait pas encadrer. Un schéma classique, la
mère qui vit avec son grand garçon de vingt balais et redoute de le voir partir vers une autre… Bon,
là, en plus, il y avait la guerre. Double péril. Visiblement, la marâtre craignait que son fils ne se fasse
écharper au front, ce qui peut se concevoir d’une façon plus acceptable, humainement parlant... Il
devait avoir écrit ça au début du conflit. D’ailleurs, au fil des pages, il parlait de moins en moins
d’amour, ou alors d’une façon plus détachée. Sous sa plume, on voyait l’horreur grossir à mesure
que le conflit s’envenimait ; son écriture, déjà assez pitoyable à la base, se dégradait encore,
atteignant comme un paroxysme à la page d’un poème intitulé Avec les forces qui me restent. Tout
un programme.


Nous mangeons peu, très tard le soir, une fois que les rues sont calmes, à la lueur d’une bougie…
Hier, Maman et moi avons fini d’aménager la zone de repli. Les Allemands sont partout, elle va aux
informations régulièrement. Moi, je dois rester, aussi discret que possible. Tous les hommes valides
sont déjà partis depuis belle lurette, il ne reste que moi, qui t’attendrai le temps qu’il faudra au fond
de mon abri (…) parfois tu sais, quand j’entends siffler les obus dans le coin, j’essaie de deviner où
ils peuvent tomber, et je prie pour que tu sois encore en vie. Surtout, je prie pour que tu penses
encore à moi (…) je vais remonter, bientôt, quand tout sera fini.


Je me suis redressé un instant, les yeux déjà piquants de fatigue. Le jour commençait à tomber. Je
me suis levé de ma chaise, ai actionné l’interrupteur. Le néon collé au plafond clignota une bonne
dizaine de fois avant d’irradier la pièce d’une lumière froide. Je me suis rassis, satisfait et impatient
de pouvoir reprendre. Le macchabée assis face à moi, je ne le voyais plus. Crevant d’impatience, je
suis passé d’un coup de la page quarante-deux à la soixante-dix-neuf.


… mais je crois bien que Maman ne viendra pas non plus, aujourd’hui. Sans doute sont-ils encore
venus la voir, hier soir. J’ai entendu des bruits, on dirait qu’elle a crié, mais c’est pas sûr. Peut-être
qu’ils rigolaient, je n’en sais rien. Je vis tellement peu de choses, ici, que j’en perds le souvenir… Je
ne vois plus clair déjà, et je crois que même mes oreilles me jouent des tours. Je ne saurais même
pas dire si on est en hiver ou en été. Ici, tout est toujours pareil, froid et humide. Mon unique saison
est froide, noire, trempée… Elle n’a pas changé ma couvrante depuis longtemps, et ça pue.


J’avais de plus en plus de mal à déchiffrer, mais je mettais un point d’honneur à le faire. Passé un
certain stade d’investissement, on ne veut plus s’arrêter.


J’ai eu de l’eau et du riz aujourd’hui. Elle m’a lavé aussi, en me disant que le puits commençait à
baisser et qu’elle n’avait plus trop la force d’aller chercher de l’eau. Mes jambes, mon dos, tout mon
corps me font souffrir. Je sens mes côtes s’enfoncer dans la terre, quand je m’allonge. Elle ne me
rase plus. Je m’en fous, ici personne ne peut me voir. Je suis comme un caillou, je me mélange
chaque jour un peu plus aux murs qui m’entourent et me protègent. Je m’enfonce, je m’intègre à
mon environnement (…) La bataille fait rage au-dessus, depuis des années sûrement. Parfois je me
demande si je n’aurais pas dû y aller, à la guerre. Avec les autres… Et je me demande aussi si je
suis seul à vivre comme ça, caché, à attendre que cette folie se termine. Je me sens lâche, au
fond… Et je n’espère plus vraiment te revoir, Ninon ; si je t’écris encore, c’est surtout pour ne pas
perdre les rares souvenirs que j’ai encore avec toi…


En quasi-apnée, j’ai encore sauté dix pages ; j’arrivais aux deux tiers du livre. Des feuilles collées par
l’humidité, noircies de salpêtre. Je sentis un courant d’air froid glacer la sueur de mes tempes.


Les nouvelles ne sont pas bonnes, ce matin. Comme tous les matins. On a encore un peu plus
reculé sur le front Atlantique, mais nos soldats se battent vaillamment et ne lâchent pas prise… Ici, tu
as dû t’en rendre compte, c’est devenu très calme. Même si j’entends de plus en plus de bruits de
moteurs, signe que les blindés patrouillent en permanence, notre village est acquis à l’ennemi. Ils ne
font plus que maintenir leur position. Maman me dit que quelques batailles ont encore lieu du côté de
Salbris et de Romorantin, que les maquisards refusent d’abdiquer, mais nous sommes trop éloignés
pour entendre les coups de feu. (…) j’ai faim, et je tousse de plus en plus. L’humidité me ronge, me
dévore, comme ces rats qui viennent me mordre pendant que je dors. Enfin, dès qu’ils croient que je
dors. Je me réveille sans cesse, me rendors tout pareil. Il n’y a ni jour, ni nuit, ici. Je pleure
beaucoup, pour rien, ou pour tout, je ne sais plus vraiment… Le temps n’existe plus pour moi, tout
comme je n’existe plus pour personne d’autre que Maman. Le seul repère que j’ai, c’est de sentir
qu’elle vieillit lorsqu’elle me touche ou m’embrasse. Je suis devenu aveugle, ou presque : quand la
trappe s’ouvre, je n’ai presque plus besoin de fermer les yeux. C’est beaucoup moins douloureux
qu’avant… J’aimerais pouvoir dire que je ne regrette pas, mais ce serait faux. J’aurais dû aller me
battre. Je le lui ai dit la dernière fois, mais elle m’a mis un coup de broc sur le crâne. J’ai encore
mal… (…) des cafards, des vers. J’ai mal, et je bouffe tout ce qui me tombe sous la main. J’ai
commencé à creuser un trou… Je ne pourrai jamais le terminer, mais j’ai besoin de faire quelque
chose, de faire semblant d’avoir de l’espoir, aussi (…) au-dessus de moi, le sol tremble parfois sous
les roues et les chenilles des centaines de véhicules qui passent. Je crève en silence, et tout autour
de moi j’imagine le monde gueuler de rage.


À cet instant, un pressentiment étrange m’envahit. Plus rien ne collait vraiment avec les rares
hypothèses que j’avais pu échafauder. Et surtout, en 1939-45, j’avais dû mal à imaginer des
centaines de blindés sillonnant quotidiennement ce coin, finalement peu stratégique, sans intérêt
particulier… J’ai reposé le livre, me suis doucement renversé en arrière. Dehors, c’était l’heure où le
trafic en provenance d’Orléans commence à se tarir. Mais on entendait encore quelques voitures
passer, de loin en loin ; certaines fois, elles faisaient tinter la vaisselle dans le buffet. Je me suis
épongé le front avec mon avant-bras, puis ai repris le livre en vitesse, dix ou douze pages plus loin.
J’arrivais au bout. L’écriture était terrible, celle d’un aveugle.


Elle était très en colère quand elle a lu les premières pages. « Comment t’as pu me faire ça pendant
tout ce temps ? » qu’elle m'a sorti de sa voix usée… Alors, je suis resté seul, privé de tout ce qui me
restait, pendant de longues heures… Je m’en voulais de ne pas avoir entendu le bruit de la trappe
qu’on ouvre, ses pas dans l’escalier. Le tunnel impossible n’avance pas vite, j’ai cassé mon bâton
(…) Elle était terrible, elle tenait un couteau à la main, sa voix tremblait presque autant que moi. Elle
est restée là, à me regarder un long moment. Elle m’a engueulé en serrant les dents, mais je n’ai pas
vraiment compris. J’ai essayé de lui parler, mais elle n’écoutait pas, continuait à grogner, à respirer
trop fort. J’ai supplié qu’elle me laisse sortir, partir au front, ou alors qu’elle me tue. Mais elle ne
voulait pas, elle disait des choses étranges. Des choses qui remontaient à longtemps, que c’était à
cause de moi tout ça, qu’elle m’aimait trop, et que j’en avais rien à faire. Que j’étais toujours son
bébé, qu’elle savait bien que je ne partirai jamais. Que j’aurais dû le savoir, qu’elle n’aurait pas eu
besoin de me cacher. Que je l’aurais fait tout seul, simplement par amour pour elle… Alors je lui ai
crié que moi, je l’aimais, que je n’aimais plus rien d’autre qu’elle, qu’il fallait me laisser remonter ! Je
lui ai dit que je ne t’aimais plus, Ninon… Alors là, elle s’est mise à pleurer, elle a lancé le couteau par
terre, elle m’a rendu le livre aussi, et a mis ma tête dans ses mains toutes rêches. J’ai voulu me
rapprocher d’elle, très doucement, à genoux. Je l’ai entendue me sourire en me voyant me
rapprocher, puis tout à coup elle a hurlé en voyant mes mains et s’est enfuie… J’ai gardé le couteau
serré dans mon poing, et j’ai continué à creuser mon trou avec. Je ne sais plus où cacher les
gravats. Je ne vois plus rien du tout.


Cette fois, je n’avais plus vraiment de doutes. Et l’absence de cette relative couverture me gelait
jusqu’à la moelle. J’ai encore parcouru quelques lignes, plus pour trouver le courage de descendre
chercher Adrien dans la cave que pour confirmer mon scénario. Les dernières lignes avaient été
écrites à la hâte, certainement, et la fin en était tronquée. Ce jour-là, Mareva avait dû aller reprendre
le livre des mains de son rejeton.


Plus tard, j’essaierai encore de me tuer. Il faut que j’arrive à prendre plus d’élan avant d’aller cogner
le mur. Si j’avais plus de forces, si je pouvais tenir debout, ce serait facile. Si je savais où est le
couteau, ce serait facile… Dehors, la guerre est peut-être finie, mais je ne crois pas. Peu importe.
J’ai tué un rat tout à l’heure, à mains nues. C’était plutôt bien… C’était bon : il était chaud, ça faisait
longtemps que je n’avais pas touché quelque chose de chaud. Et aussi, plus tard, j’ai mangé un bout
de bois pourri, trouvé en creusant. Il me faudrait plus d’eau. Si elle revient, je sais bien que


Après avoir glissé le livre dans ma poche, au mépris des consignes, j’ai jeté un dernier regard à la
charogne assise, puis suis sorti en courant de la maison. J’aurais aimé être en état de marcher... J’ai
dû faire plusieurs fois le tour du bâtiment pour trouver la trappe. Toutes les maisons du coin, faites
de calcaire taillé, ont été érigées au-dessus d’une grotte aménagée dans le roc, d’où on extrayait les
blocs… J’ai passé un coup de fil aux collègues, pour avoir des renforts. Pour ne pas me retrouver
seul face à cette vérité-là. Une fois qu’ils sont arrivés, je ne leur ai pas vraiment expliqué. Je leur ai
juste demandé de descendre à la cave, de remonter ce qu’ils y trouveraient. Je n’avais plus une
once de courage en moi.


Adrien était encore en vie. Laminé, inerte et d’une maigreur effrayante, pneumonique… Mais vivant.
Il aura survécu à son bourreau, à la guerre interminable qu’on lui avait imposée. Nous étions le 14
novembre 1966. Il n’est décédé que quelques mois plus tard, dans une maison de repos,
parfaitement isolé du reste du monde. Je me demande même si quelqu’un a simplement osé lui
parler, rompre le silence. Juste lui dire à quelle époque nous vivions eût été impossible.

 

Il n’aurait pas pu s’y faire, lui qui ne vivait plus depuis si longtemps.

Par calouet - Publié dans : nouvelles - Communauté : LA VITRINE DU LIBRAIRE
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Vendredi 11 novembre 2011 5 11 /11 /Nov /2011 23:33

 

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Le Sud de la France panse encore ses plaies, victime d’inondations catastrophiques à tous points de vue, comme au printemps 2010… Des pluies certes exceptionnelles par leur intensité et surtout leur durée, qui ont provoqué une hausse brutale du niveau des rivières locales, encore aggravée par le sérieux vent de mer qui soufflait alors, empêchant les cours d’eau tels que l’Argens de se jeter facilement dans la belle bleue, qui était plutôt grise pour l’occasion… Bref, ils ont sérieusement trinqué, dans le Var notamment, et l’on ne peut que s’attrister de voir cette région et ses habitants à nouveau touchés par la fatalité, en si peu de temps…

 

La fatalité ? Vraiment ?

 

Meuh non, rien n’est lié à la fatalité là dedans ! Ils l’ont bien dit l’autre jour, sur Europe Un, et ailleurs : ce sont ces salauds d’écolos ! Ces empêcheurs de progresser en rond, qui interviennent toujours à tort et à travers, pour empêcher le bon sens de l’emporter ! Ah les salopards, qui veulent préserver la végétation naturelle des corridors fluviaux, pour empêcher des espèces de batraciens, de chiroptères (de chiro quoi ?) de disparaître… Qui empêchent les équipes municipales de faire leur travail d’entretien… On s’en fout de ces bestioles, personne ne les voit jamais, elles ne servent à rien ! Ce sont eux les coupables qu’ils ont dit à Europe ! Certainement pas les générations d’irresponsables locaux qui ont laissé construire à tort et à travers dans la plaine d’inondation des rivières.

 

Oui, la plaine d’inondation. Elle porte bien son nom, on appelle ça aussi le lit majeur. Tout ça pour signifier clairement que l’eau, de temps en temps, elle a besoin d’y aller. D’inonder. Tôt ou tard, elle débordera, pour revenir dans le lit dit mineur quelques temps après… C’est le cycle naturel de l’eau, c’est par cela qu’elle fertilise les terres, qu’elle se purifie, qu’elle permet à des myriades d’espèces de vivre. C’est la nature quoi, et la nature on ne peut pas la changer. On aura beau curer les cours d’eau et les fossés, creuser à prix d’or des bassins de rétention dont l’utilité cesse – c’est bête – à chaque épisode de crue exceptionnel, des digues, des barrages etc… rien n'y fera. De là à penser que depuis des générations, nos élus ont tout intérêt à faire marcher certains maillons de l’économie locale, à faire gagner de la thune à quelques uns sur le dos de tous les autres, il n’y a qu’un pas, que j’ai pour ma part fait depuis quelques années déjà. On aurait tort de se priver, ces couillons croient toujours que ce sont les grenouilles ou pire, les chauve-souris les responsables.  On leur avait même fait croire l’an dernier, que les crues centennales, elle reviennent seulement tous les cent ans ! Ils ont gobé aussi. Ils vont peut-être même voter à nouveau pour Nicolas Sarkozy au printemps... Tiens, si on leur disait que les presse-purée, ça éloigne les girafes ?

Par calouet - Publié dans : billets actu - Communauté : le vinaigre pour désinfecter
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Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 16:35

 

En intitulant un précédent billet consacré à notre équipe nationale de rugby « Aux sombres héros de l'amer », chacun de ces mots était classé dans mon esprit, selon un ordre d'importance, de prépondérance. A l'époque de ce billet donc, voici une semaine, je voyais nos bleus bien plus sombres qu'héroïques, et leur prédisais la plus grande des amertumes à l'arrivée. Sur ce dernier point hélas, je ne m'étais pas trompé. En revanche ils m'ont donné tort sur le reste, d'une éclatante manière, me faisant presque regretter cette dernière phrase où je me demandais si l'histoire du sport ne risquait pas de les retenir comme des usurpateurs, des imposteurs...

 

Oui ce matin, les gars de ce quinze de souffrance, de sous-France par moments, que l'on avait vu se frayer un chemin miraculeux jusqu'à la finale, entre coups de gueules mesquins, sorties malencontreuses, humeurs capricieuses... Ces gars-là ont tout simplement dominé ceux que les spécialistes désignent déjà comme la meilleure équipe de rugby All time, rien que ça. Nos coqs n'avaient rien de dindons, et rien à faire dans la farce qu'on leur avait un peu vite préparée, et il s'en est fallu d'un rien, d'un peu de chance, d'un peu d'impartialité arbitrale sans doute, pour qu'ils n'inscrivent enfin le mot « France » au palmarès mondial...Comme l'a justement dit Lièvremont, ils ont été immenses.

 

Alors oui, l'amertume, elle est là, énorme, incontournable. Mais elle a fait place à de la fierté, beaucoup de fierté. Et à la limite je me demande même si cette défaite d'un point n'est pas la meilleure des choses qui pouvait arriver à ce quinze maudit qui, finalement, ne méritait peut-être pas d'arriver si haut dans le tournoi, même si sa finale fut fabuleuse d'opiniâtreté, de solidarité et de mental. Avec cette défaite magnifique en point final, les bleus – blancs? - ont prouvé à tout le monde ce qu'ils avaient réellement dans le ventre, et juste en dessous. Ils ont montré plus de valeurs que dans l'ensemble des victoires précédentes. Ils ont touché leur pays en plein coeur. Et pour tout ça, il faut les remercier, les féliciter. Car Franchement, voilà une semaine, ce n'était pas du tout gagné... Une belle histoire, finalement.

 

 

http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcTv28RZ5rwpdiBOZwSu8in0ZDkt_ltRbjo2ZZXg0diUboEu4ULc

 

 

... maintenant, quelque chose me taraude : 1987, 1999, 2011... N'attendons pas 2023 pour une prochaine!

Par calouet - Publié dans : billets sport
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Dimanche 16 octobre 2011 7 16 /10 /Oct /2011 23:29

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Après être sortie vainqueur d'un duel homérique face au quinze de la Rose - son meilleur ennemi – puis s'être défaite cruellement de talentueux Gallois, l'équipe de France de Rugby s'offre la troisième finale mondiale de son histoire, et l'opportunité d'enfin régner sur l'ovalie planétaire!

 

Dit comme ça, ça claque plutôt pas mal, c'est même a priori très excitant. Sauf que, non, ça n'est pas terriblement excitant. Oui, le bât blesse, il y a du mou dans la corde à noeuds, une merde dans le ventilateur, bref ça ne va pas aussi bien que ça le devrait. Et le mal semble plutôt profond.

 

Là où la France toute entière devrait s'enflammer pour ses héros bodybuildés, s'enthousiasmer devant les exploits virils et collectifs (deux valeurs repères dans l'échelle de valeurs hexagonale) des bleus, on remarque plutôt une joie presque gênée, voire une gêne à peine joyeuse.

 

A suivre les commentaires des spécialistes qui nous bombardent de comptes-rendus de matches depuis maintenant trois semaines, on ne peut que constater l'abîme qui s'est crée entre les résultats bruts de l'équipe de France et l'impression qu'elle laisse aux observateurs. Certains, à l'image des joueurs et de leur coach sursitaire - sorte d'hybride entre les légendaires Samson et Raymond Domenech, à qui la moustache repousserait à mesure que ses forces reviennent – pensent qu'il ne faut surtout pas bouder son plaisir, et que non, les pisse-froid qui pensent que la France a le cul bordé de médailles ne sont pas vraiment des supporters!... Et puis il y a tous les autres, nombreux, qui se disent qu'il y a une forme d'imposture, à ce que cette équipe au rugby d'attaque plus que bredouillant, à l'engagement souvent douteux, et à la chance insolente, qui a surtout pour l'heure été première d'un vaste concours de circonstances, effleure ne serait-ce qu'une seconde le graal du rugby mondial!!

 

Pire est l'impression générale, au delà de l'incompréhensible défaut d'ambition des Tongiens (qui pouvaient sortir définitivement les Bleus du tournoi, et s'y remettre par la même occasion), de la sclérose qui semble avoir gagné les Anglais depuis plusieurs matches, et l'absence complète de réussite au pied du Pays de Galles... Au delà de tout cela donc, rien ne donne vraiment envie d'aimer ces gars, que l'on sent bien marcher sur des oeufs à chacune de leurs interviews, hésitant entre fatalisme, agressivité et inconséquence. Il faut bien l'avouer, aussi, ils n'ont pas vraiment l'air de s'amuser, nos joueurs. Pas vraiment heureux d'avoir gagné finalement, après la demi-finale, comme chloroformés par leur incroyable succès, abasourdis par l'ampleur du hold-up réalisé... Cette Nouvelle-Zélande là ressemble malheureusement pas mal à l'Afrique du Sud de 2010, le résultat en plus. Les vertus défensives indéniables de cette équipe n'ont pas emporté l'adhésion populaire, loin s'en faut... Au soir de la demi, même les supporters filmés au sortir du stade ne parvenaient pas laisser éclater une joie communicative, saine et sereine, comme on est habitué à le voir en pareille occasion. Alors quoi?

 

Les valeurs ancestrales si chères aux amateurs de rugby auraient-elles été broyées sur l'auteul du capitalisme qui a envahi ce sport depuis une quinzaine d'années? Les joueurs ne seraient-ils que des starlettes sans cervelle, indignes du statut qu'ils revendiquent? Ces explications ne semblent pas tenir, tant certaines équipes ont au contraire donné une belle image de leur sport lors de cette Coupe du Monde. Et puis l'argent, les bleus du basket ont récemment prouvé qu'on peut émarger à plusieurs centaines de milliers d'euros mensuels, et garder un enthousiasme de gosse pour les compétitions internationales.

 

Non, décidemment, sans même parler de niveau technique, de fond de jeu, on est loin des belles heures qu'a pu connaître le rugby français par le passé ; je souhaite à cette équipe de gagner la finale, et d'enfin conquérir les foules... Mais à l'évidence même en cas de victoire finale face aux Blacks, la semaine prochaine, tout cela n'aura rien d'une apothéose. L'histoire adore les vainqueurs, mais elle reconnaît aussi les imposteurs.

 

 

(photo : Imanol Harinordoqui, en pleine réflexion lors d'un point presse)

 

 

Par calouet - Publié dans : billets sport
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