Dans la vie, plein de choses se ressemblent sans en avoir l’air. C’est juste la façon de regarder qui compte. Regarder vraiment, c’est voir, mais c’est aussi étudier, deviner, imaginer… Et comparer ; quand on compare, on finit presque toujours par mieux comprendre. Les gens, par exemple, me font souvent penser à des fleurs. Certaines sont belles et d’autres moins, parfois elles sentent bon et parfois non. Des petites et de plus grandes, des qui cachent leur jeu très longtemps avant de s’épanouir ; beaucoup ont soif, alors que d’autres pourrissent d’être trop arrosées… Et puis il y a des fleurs petites et mignonnes qui en plus fleurent bon, comme des brins de muguet ; j’ai déjà rencontré des filles comme ça… Pas beaucoup c’est vrai, faut les chercher, comme pour le muguet : on doit parfois crapahuter longtemps dans les ronces avant de tomber dessus, mais elles existent. Ma Gisèle, c’en était un joli, de brin de muguet...
Mais c’est pas tous les jours fête. Beaucoup de fleurs sont juste belles, et puent dès qu’on s’approche d’elles. Moi, ce matin, ben c’est exactement l’impression que j’ai… Me voilà comme planté en pleine nature, à promener une gerbe de marguerites endimanchées comme pas deux, parmi ces allées craquantes que j’ai ratissées tant de fois. Les marguerites, de sacrées drôles de garces ! C’est mignon tout plein, avec tellement de charme et de simplicité que c’en est presque émouvant… Mais qu’est-ce que ça fouette ! C’est pour ça que la ribambelle de cravateux et de brushings impeccables qui m’accompagnent, ils me font le même effet, à se dandiner mollement autour des tombes, à courber un peu la corolle pour essayer de lire combien de temps les gens ont vécu, à débiter des conneries fétides, du genre qui vaudrait des claques sur la tronche de bien des gosses s’ils osaient dire ça dans un cimetière… Mais eux ils s’en tapent, leur mère ne viendra pas les emmerder ici, ce sont de grandes personnes, de ceux qui ont réussi et qui aiment bien le montrer – y a qu’à voir la tronche du parking devant l’entrée, on se croirait au salon de l’automobile ! …
Voilà des adultes bien propres sur eux, avec des responsabilités et un certain statut social comme on dit ; mais ça les empêche pas de se comporter pire que des morveux, comme la petite blonde avec son tailleur, ses joues roses et ses grosses cuisses, qui me demande combien d’emplacements libres il reste, et juste après me dit de lui copier fissa la liste des tombes qui ne sont plus visitées ! Comme si le fait que je sois juste le gardien du cimetière m’empêchait de comprendre ce qu’elle a derrière la tête… Alors moi, à la petite truie, je lui ai juste répondu que toutes les tombes elles étaient visités, chaque jour que Dieu fait, et qu’il est pas question d’essayer d’en enlever sous prétexte que les gens n’apportent plus de gerbes dessus… Les gens qui viennent pas, ça veut pas dire qu’ils pensent jamais à leurs morts, ça veut pas dire qu’ils ne les aiment plus… Et puis de toutes façons je vous répète, toutes les tombes sont visitées, c’est pas la peine d’y revenir !… Je lui ai même pas menti à la petite conseillère, vu que moi j’y vais tous les jours sur les tombes. Un coup d’œil, une pensée pour chacune… Y en a cent soixante-dix sept, je les connais toutes. Et il reste treize places de libres, un peu plus s’ils abattent la rangée de thuyas au fond, près du mur…
Et puis y a l’autre grand benêt du conseil général aussi. On dirait que chez ce gars-là, même les os sont mous. Quand il me serre la main, c’est comme si je pressais une éponge. Un sacré client. Le type, après n’avoir même pas fait mine de s’intéresser à ce que je disais quand Monsieur le Maire m’a demandé de nous présenter, le cimetière et moi, est venu me voir avec l’air d’un drôle qui vient de trouver la planque des cadeaux de Noël… Quelques minutes plus tôt, il causait encore CAC 40 et Sicav avec un secrétaire de Préfecture :
« Entre nous, Monsieur euh…
- Landrin ! René Landrin.
- Oui… c’est ça. Monsieur Landrin. Entre nous, l’idée de mettre un veilleur de nuit en plus, vous en pensez-quoi, vous qui vivez pour ainsi dire ici depuis quarante ans ?
- Ben je sais pas moi… C’est vous qui êtes censés savoir, avec vos collègues là, que je lui dis en montrant les autres du menton… Sinon je serais pas juste gardien du cimetière, si j’avais un avis sur tout…
- Hé hé évidemment, qu’il me dit en se forçant… Mais tout de même, vous pensez que le vigile supplémentaire pourra vraiment contrôler les allées et venues ? Voir si des casseurs essayent de pénétrer ou non ?
- Oh, je crois oui… Il sera payé pour ça.
- Oui, bien-sûr, qu’il me sort, les sourcils froncés… Mais vous, par exemple : ce n’est pas parce que vous êtes là que vous voyez tout ! Surtout depuis tant d’années, les tombes vous devez les voir sans les regarder… Comme un décor. Et puis franchement, sans vouloir remettre en cause votre travail, il ne se passe généralement rien dans un cimetière ! Et pour vous, ce doit être difficile de rester vigilant…
- Si vous le dites Monsieur, c’est sûrement que ça vaut le coup d’être entendu… »
C’est marrant comme ce genre de type utilise souvent des mots comme « franchement », « entre nous », « honnêtement », alors que c’est justement là qu’ils brillent par leur absence… Je me suis éloigné du faux-cul pour aller remettre un pot de fleur en place. Il était tombé, la terre cuite s’est même un peu fissurée, mais ça tiendra. Ils sont tous passés à côté mais personne n’a pensé à le faire… Ça m’a permis de laisser en plan l’autre boursicoteur, ses idées préconçues et ses déductions de salon de thé… Il ne se passe rien dans un cimetière, quelle connerie ! Il est venu combien de fois, prendre le temps de s’asseoir et de regarder vraiment, avant d’avoir pondu cette perle ? Moi je lui ai rien dit, mais en quarante-deux ans, j’en ai vues des vertes et des pas mûres ici… J’ai vu des gens pleurer bien-sûr mais aussi rigoler, se réconcilier, s’embrasser. J’ai vu des orages, terribles, qui vous mouillent de l’intérieur, même à l’abri. Des hivers à pierre fendre où justement, la nuit on entend les vieilles dalles craquer… Comme des ancêtres bouffés d’arthrose. Ça fout la trouille au début, les tombes qui éclatent. Et puis des oiseaux qui paradent, des fourmis qui patrouillent. Des gens qui s’excusent, qui promettent ou même qui engueulent leurs morts… J’ai même vu un jeune couple faire l’amour un soir de l’été soixante-huit ; ils croyaient être peinards à l’abri du vieil if, sauf que moi j’étais obligé d’arroser sacrément tard tellement ça tapait dans la journée… Ils étaient beaux les gamins, ils m’ont un peu fait rire aussi à se tortiller comme des vers de terre qu’on aurait coupés en deux… Je les ai laissés finir leurs petites affaires tranquilles, et après j’étais pressé d’aller me coucher moi aussi, parce qu’à cette époque-là Gisèle était encore en vie, sacrément vivante même !…
Il s’en est passé des histoires ici, mais je ne lui dirai rien à ce salaud, pas plus qu’aux autres qui plastronnent après les travaux de réparation comme s’il y avait de quoi être fiers… C’est quand même des gamins de chez nous, les gosses de ceux qui les ont élus, qui sont venus profaner les tombes des juifs ! Y a pas de quoi être fiers d’avoir remis les dalles en place et replanté des massifs, vu que c’est un peu notre faute à tous si nos enfants ils font des horreurs comme ça…
« … évidemment, cette réhabilitation modèle s’accompagnera d’une surveillance accrue du site, de la part des forces de l’ordre, et l’embauche d’un gardien de nuit est actuellement à l’étude au conseil municipal… »
Il fait le beau, monsieur le Maire, devant les caméras. Pour une fois que la télé nationale se déplace, il a mis les petits plats dans les grands : nouveau costume, nœud papillon, ventre rentré… On passe devant la boîte pour le ciel, personne ne la remarque. Tant mieux.
« … et bien-entendu – j’allais l’oublier – Monsieur Landrin, notre gardien depuis… Combien de temps déjà, Monsieur Landrin ?
- Quarante-trois ans, Monsieur le Maire.
- Oui c’est ça ! Quarante-trois ans… Rendez-vous compte. Enorme ! qu’il leur sort dans un sourire qui voudrait être le plus beau… Monsieur Landrin est en quelque sorte l’âme de ce site voué au calme et au recueillement, et c’est d’ailleurs pour cela que, suite à un vote unanime du conseil… »
Qu’est-ce qu’il va nous sortir comme lapin ? Qu’est-ce qu’il a bien pu trouver pour me brosser dans le sens du poil – il sait bien que tout le monde me connaît ici – et se faire mousser ?…
« La médaille de la ville ! A titre exceptionnel, et au nom de votre fidélité, de votre professionnalisme, et du service inestimable que vous rendez à la collectivité depuis bientôt un demi-siècle Monsieur Landrin…
- Oh … »
Il me file la breloque, et me regarde de ce sourire figé, ces pattes d’oie crispées qui veulent dire « ben alors dis quelque chose vieille carne ! »… Service inestimable, tu parles ! Il est pas là pour voir si je travaille bien ou non… Personne n’est là d’ailleurs, et ça me va bien comme ça. Pas besoin de récompense. Son bras reste un instant tendu vers moi, pour m’inciter à enchaîner, comme un de ces numéros de cabaret qu’on allait voir dans le temps avec Gisèle… Je lui dis quoi ? Que je m’en contrefous de sa décoration ? Que j’ai jamais aimé ce genre d’honneur et que si je continue à bosser, à soixante balais largement passés, c’est ni pour l’argent ni pour la gloire ?… Ils se sont tous rassemblés autour de moi. On dirait plus vraiment des marguerites, mais des orties.
« Je… euh… C’est un honneur qui me va droit au cœur, Monsieur le Maire… »
Il continue à faire prendre le soleil à son bridge, mais j’ai plus rien à dire ! La caméra me regarde aussi, j’ai le gros micro en poils juste sous le nez… Faut dire un truc, encore.
« … et j’espère être encore fidèle à votre confiance le plus longtemps possible ! »
Applaudissements d’usage. Ils ont eu le minimum acceptable, on dirait. Certains se sont marrés après que j’aie parlé, sûr qu’ils me voient bientôt dans la tombe… Bande d’imbéciles. La caméra s’éloigne, et s’éteint même. Les gars de la télé restent un peu à parler avec le maire, les gens du conseil général et quelques autres… Moi je m’éloigne un petit peu, regardant le cimetière rénové comme on voit son pays renaître de ses cendres après la guerre… J’ai toujours aimé cet endroit, pas d’une façon perverse ça non, mais simplement parce qu’ici on s’entend respirer, rien ne presse jamais ; et ici la solitude a quelque chose de plus qu’ailleurs. Je me suis souvent demandé si c’est pas le fait d’être entouré de morts qui fait qu’on se sent plus vivant ; enfin moi, au moins.
« Monsieur Landrin…
- Quoi encore ? »
La petite jeunette doit mouiller son jupon tellement elle semble intimidée. Je ne l’avais pas remarquée au milieu des marguerites, cette jolie petite pâquerette. Peut-être a-t-elle poussé plus tard. C’est une journaliste aussi ; elle pige dans un petit journal gratuit, qui s’intéresse à tous ces petits événements qui touchent les gens du coin parce qu’un lieu va leur causer, parce qu’un nom va leur faire dire « oh tiens c’est M’sieur Machin qu’a son portrait dans l’journal ! »… Le genre de gentil petit torchon qui peut cacher sa médiocrité derrière les atours de la proximité.
Elle est mignonne comme tout la gamine. Des petites taches de rousseur, juste le bon nombre. Elle s’intéresse à l’histoire des tombes profanées, puis à la restauration… Y a quelque chose dans son regard qui me demande d’être gentil, c’est con hein, mais moi je sais jamais refuser grand-chose dans ces cas-là.
« J’aimerais bien aborder l’affaire sous un angle novateur, vous comprenez, qu’elle me dit comme si j’avais du mal à deviner qu’elle aimerait bien se faire remarquer pour un jour faire carrière ailleurs que dans ce canard…
- Ben c’est pas évident, ma petite dame… J’ai déjà dit à Monsieur le Maire que…
- Non ! Je ne veux pas de ça justement ! qu’elle me sort dans un sourire définitivement désarmant… Ce que j’aimerais, c’est que vous me racontiez une histoire, une anecdote, une chose qui vous a touché ou ému…
- Oooh !… ça… »
Jamais j’aurais cru qu’on oserait me poser ce genre de question, qu’on s’intéresserait vraiment. Pas moyen de m’empêcher de regarder la boîte, à quelques mètres de nous. Elle a vu que je cogitais, son sourire s’est un peu éteint, comme si elle avait eu peur de me blesser. Alors à mon tour je lui ai fait une grimace, puis j’ai pris sa main, plus douce que celle d’un nourrisson. Et je l’ai emmenée voir mon secret.
« C’est une espèce de boîtes à lettres, fixée au bout d’un piquet d’acacia planté en terre. Dessus y a écrit « Maman et Papa, nuage n°1000, le Ciel », que je lui sors en marchant… Je me souviendrai toujours de la première fois que je l’ai vue, cette boîte. Ça se passait voilà vingt ans, trois jours après l’enterrement des parents ; c’est une petite fille toute brune et frisée qui l’a amenée ici. Huit ou neuf ans, à tout casser. C’était pas facile de l’installer, elle voulait faire ça bien mais à huit ans on n’a souvent que des rêves… Je l’ai aidée, j’ai fait un trou dans la glaise, et puis on a calé le piquet avec de gros cailloux avant de reboucher proprement, pour que ça tienne toujours… Elle ne restait jamais longtemps, elle ne leur disait rien, essayait de ne pas pleurer, ça se voyait à sa façon de froncer le menton… Bien vite, son petit frère se mit à l’accompagner quand elle rendait visite à ses pauvres vieux… Ils se ressemblaient tellement que c’était pas possible qu’ils soient pas frangins ces deux-là ! Le petit gars devait avoir dans les sept ans. Il la saoulait à lui poser mille questions en la suivant, je le voyais faire de loin… Je crois qu’elle devait un peu le forcer à venir, au début au moins. Parfois, le mouflet arrachait en douce deux ou trois têtes de chrysanthème et venait les planter dans le bac plein de sable et de vide qui ornait la tombe de ses parents… A part eux, personne ne venait jamais. Moi je ne disais rien, je trouvais ça mignon, et puis ça m’arrivait même des fois, de prendre un ou deux bouquets qui étouffaient sur des tombes très garnies, pour aller les coller chez des morts moins neufs, de ceux dont on a tendance à croire qu’ils ne valent plus la peine d’acheter des fleurs. Je m’occupais un peu l’esprit comme ça ; à la même époque, ma Gisèle venait de tomber malade.
La boîte pour le ciel, les gosses avaient dû la faire eux-mêmes. C’était une petite caisse en bois de palette, rectangulaire, grossièrement clouée à un tuteur à tomates. Une fente sur le devant, qu’avait l’air d’avoir été percée au couteau tellement elle était charcutée, et c’est tout. Une boîte qui ne s’ouvre pas.
Ils venaient souvent, trois ou quatre fois par semaine, les gosses. A chaque fois, pour ce que j’en ai vu, ils postaient une lettre à leurs parents. Ils sont venus avec de la peinture aussi, une fois, et ils ont décoré l’objet de leur tendresse… C’était à la fois mignon et déprimant, de les voir mettre leur cœur dans des barbouillages à la gouache qu’allaient se barrer en art abstrait au premier orage venu… Alors ils ont recommencé, puis ont mis du vernis. Leurs dessins ont fini par tenir, moi je venais à chaque fois après leur départ jeter un œil, voir cette petite caisse de bois plantée comme un point au dessus d’un gouffre de chagrin… De nouveaux dessins, de nouvelles lettres enfoncées dans la fissure. J’en pleurais même des fois, de voir ces gosses s’acharner à faire des signes en sachant sûrement au fond d’eux qu’on ne leur rendrait pas…
Elle m’a appris beaucoup, cette boîte à lettres. J’y voyais sûrement plus de choses qu’il n’y en avait vraiment, mais faut croire que j’avais besoin de me raccrocher à quelque chose, vu que mon avenir foutait le camp de dessous mes pieds… Ma Gisèle était déjà à moitié dévorée par son crabe, et je la voyais chaque jour un peu plus m’échapper. Son regard creusé, charbonneux, avec ces pupilles bizarres qu’ont tous les malades en fin de rouleau ; ses yeux me disaient tous les matins qu’ils étaient bien contents de me croiser encore, parce que ça ne durerait pas… Sur la fin, je lui ai causé des deux gamins, de leurs parents morts qui n’avaient sûrement jamais eu autant de courrier de leur vivant, de ce rêve impossible qu’on a parfois quand on perd tout ce qui compte. Je lui ai parlé d’eux comme je lui aurais parlé de moi, de nous deux. Et je sais bien qu’elle a compris, même si elle n’a jamais osé me le dire.
Les mois ont passé, les années se sont éteintes une à une après Elle… Les deux enfants venaient de moins en moins souvent. Ils grandissaient, ils avaient appris à vivre avec, ou plutôt sans… Ils n’écrivaient plus, ou presque. La boîte s’écaillait, se gondolait, mais tenait le coup. Elle ne dégueulait plus de courriers moisis, parce que dans ma solitude j’avais fini par craquer. Avec un fil et un chewing-gum c’était pas bien compliqué d’aller à la pêche à l’amour. J’ai lu des centaines de lettres, au bas mot ! Toutes formidables. Des sortes de rapports de journée, on a mangé ceci, machin m’a dit cela… Des poèmes de fête de mères, des lettres au père Noël (« ils doivent bien se croiser parfois, tous ceux qui vont là-haut » qu’il disait le petiot !), des peines de cœur, des lettres d’amour, de joie, de souffrance… Tout était beau, tout méritait d’être lu, à défaut de pouvoir être dit... Alors moi, même si j’avais pas le droit en vérité, je suis plutôt fier d’avoir osé lire leur correspondance avec le ciel… A travers moi, j’avais à chaque fois l’impression que leur rêve se réalisait un petit peu, comme si les deux parents partis trop tôt se posaient derrière mon épaule quand je décryptais les écritures raturées, quand j’admirais leurs dessins. Je crois que même Gisèle lisait avec nous. Et quand je pleurais, c’étaient nos larmes qui coulaient. J’étais comme un messager… Et quand j’avais fini mon boulot, je remettais les lettres dans la boîte, enfin tout ce qui voulait bien y entrer… C’était pas… Allons ma petite dame, faut pas vous mettre dans des états pareils ! C’est une jolie histoire que je vous raconte-là, faut pas laisser pleurer de si beaux yeux… »
J’aurais pu m’en douter, qu’elle serait chamboulée. C’est drôle comme on ressent vite les choses, parfois. J’ai tout de suite su qu’elle méritait bien plus que tous les autres. Une brave gamine. Une jolie fleur.
« Et… Vous les avez revus, ces enfants ? qu’elle articule à grand peine, évitant de regarder la boîte…
- Oh ça oui… J’y viens ! Parce que… Oh, tenez, il est pas bien plié, mais je m’en suis pas encore servi. Il est d’hier…
- Merci… qu’elle répond à mon mouchoir. Continuez, s’il vous plaît, je vais tâcher de mieux me tenir ! »
On n’est plus que tous les deux dans le cimetière. Un petit soleil de début avril commence à nous réchauffer, nous et les plaques de granite. C’est le printemps qu’on n’espérait plus, tellement on en a bavé cette année… Elle me regarde avec des yeux qui me font penser qu’elle s’en fout de la météo, alors je reprends :
« Vous savez, les jeunes quand ça grandit, après y a les études, les amours, le travail, alors j’imagine bien que c’est pas facile de se libérer pour venir voir ses morts… Mais ils venaient quand même, à tour de rôle, à chaque fois. Au début j’avais pas compris, et il a fallu qu’un jour ils se pointent – par hasard visiblement – en même temps pour que je pige qu’ils étaient fâchés ! Croyez-bien que c’était un sacré coup de pas-de-bol pour qu’ils viennent au même moment, vu que je les voyais simplement deux ou trois fois chacun dans l’année !… Vous auriez vu ça : ils se sont dit bonjour, vite fait, ont commencé à causer et pis d’un coup c’est parti ! ils se sont engueulés comme j’ai rarement vu, comme deux étrangers qu’auraient trop peur l’un de l’autre… Moi j’ai vu tout ça de loin – j’étais occupé à rafistoler le joint du robinet là-bas - et j’ai rien compris à ce qui s’envoyaient, j’ai jamais su pourquoi ils se faisaient la guerre comme ça… C’était y a deux ans je crois, pas plus.
- Et après ?…
- Ben après, j’ai plus eu de leurs nouvelles, ou presque. Faut dire qu’avec le raffut qu’ils avaient fait, surtout dans un endroit pareil, ils devaient avoir honte de revenir !… Et c’est là que les nouveaux nazis y sont venus foutre le bordel… Moi je dormais, tu parles, et c’est aussi bien comme ça : ils m’auraient mis une raclée et c’est tout ce à quoi j’aurais eu droit, si j’avais ouvert mon clairon !… Ils ont saccagé des dizaines de pierres tombales, comme vous savez. Et même la boîte, ils l’avaient fichue par terre. C’est peut-être bien ça qui m’a le plus touché, sur le coup, même si c’est bête de dire ça… Disons que j’ai eu un peu l’impression qu’ils s’en étaient pris aux gosses. Des petits juifs, j’avais jamais fait le rapprochement avec les noms. C’est marrant ça, mais faut me croire : je vois des tombes à longueur de journée et je fais pas gaffe aux noms !… Mais je m’embrouille là, ça vous intéresse pas…
- Si, c’est très bien ! C’est formidable…
- Bah faut rien exagérer, vous êtes bien gentille, ou alors vous êtes vraiment bien élevée, vous ! Enfin vous m’avez demandé une histoire qui compte vraiment pour moi, vous l’avez, ou presque : parce que c’est un peu grâce aux nazillons que j’ai fini par prendre les choses en main… La boîte elle était devenue minable, pourrie par les intempéries, et en tombant elle s’était complètement ouverte. J’imagine qu’ils ont dû bien l’aider à s’éclater, les ordures… Mais moi, en voyant ça…
- Vous l’avez réparée…
- Ouais ! Enfin mieux que ça, je l’ai refaite. Même le piquet il était plus bon, alors j’ai tout changé. Mais j’ai repris les mêmes choses hein : du bois de palette, un bout d’acacia… Et j’ai refait une boîte, avec la même chose peinte dessus. La même adresse. Et tous les jours depuis, ben j’attendais qu’ils reviennent.
- Les nazis ?!!
- Non ! Non… Les deux gosses… Les fâchés. J’avais la trouille, vous pouvez pas savoir ! Parce qu’en plus, dans mon envie de bien faire, j’étais allé plus loin… Je leur avais écrit une lettre qui disait comme quoi les petits cons avaient tout cassé, que le gardien avait réparé de son mieux, et puis aussi qu’il fallait pas s’engueuler comme ça devant ses parents. Que ça leur faisait de la peine…
- Tenez… qu’elle me dit en me retendant le mouchoir, avant que j’arrive à reprendre.
- Merci… Moi j’ai jamais eu de frère ou de sœur, mais j’crois bien que c’est encore pire que si j’en avais perdu un… Enfin… Je leur ai écrit ça, comme leurs pauvres parents auraient peut-être pu le faire. J’ai pas signé. J’ai même fait un peu comme si c’étaient vraiment eux qui avaient écrit… Je savais bien que les enfants n’y croiraient pas, mais…
- … ça vous faisait plaisir.
- Oui… Mais sur le coup j’ai pas réfléchi, c’est après que j’ai compris que c’était une connerie, que j’avais pas le droit. Et j’osais même pas retoucher à la boîte, de peur qu’ils arrivent juste au mauvais moment ! Alors pour me rattraper, tous les jours j’ai mis des fleurs dans la boîte, de pleins bouquets pour farcir la fente, qu’ils voient pas la lettre dedans… C’était con, parce qu’en plus j’avais prévu une petite porte à la boîte, en la refaisant… Alors vous pensez bien que quand je les ai vus se pointer avec les flics, comme toutes les familles touchées par les vandales, mon sang s’est mis à bouillir ! J’ai même pas osé regarder, après que qu’ils aient repéré la boîte…
- Et vous ne savez pas leur réaction alors ?…
- Si, je la connais. Ils m’ont répondu, dans la boîte, une vraie lettre pour moi… Des remerciements. Ils m’ont même dit qu’ils étaient heureux que quelqu’un ait lu leurs lettres en vrai… Et depuis, ils reviennent plus souvent, et parfois même ensemble… C’est ma plus belle fierté. Et Gisèle, je sais bien qu’elle aurait aimé ça. Voilà à quoi elle ressemble ma plus belle histoire ma petite dame, celle qui me fait dire que parfois c’est bien d’oser, c’est bien de croire que les choses sont possibles… C’est comme ça que j’ai eu ma dernière poussée de croissance, à plus de soixante balais et quelques. La seule qui aura finalement compté. Grâce à cette foutue boîte et à leur rêve, qui m’ont sorti de mon chagrin ; et au ciel aussi, sûrement.
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